Plus de soixante cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est toujours impossible de
connaître précisément le nombre des victimes de la répression, voire des répressions si l'on tient
compte de la diversité des modes opératoires appliqués par les autorités allemandes et françaises
durant l'Occupation : déportations politiques, déportations de persécutions, internements (en camps et
en prisons), exécutions sommaires et massacres, condamnations à mort, exécutions d'otages... Diversité
des modes opératoires mais aussi des cibles de cette répression : juifs, tsiganes, francs-maçons,
communistes, gaullistes, résistants de l'Intérieur, réfractaires au STO, étrangers, mais aussi de simples
citoyens, patriotes ou non, coupables ou simplement suspectés de n'avoir pas respecté la législation
d'Occupation, coupables de s'être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Cette diversité et
cette complexité des politiques répressives qui se succèdent, se complètent ou s'entrecroisent au fil
de l'Occupation, rendent donc toute tentative de dénombrement extrêmement ardue. D'ailleurs les
premières statistiques globales avancées ça et là dès la Libération sont basées sur des enquêtes dont
on ne connaît pas toujours très bien les critères.
Il semble donc préférable d'aborder le sujet différemment : définir les différentes formes de la
répression et à partir de là en compter les victimes. Il n'est naturellement pas question de se livrer à un
décompte morbide et encore moins d'établir un classement des victimes suivant la catégorie à laquelle
elles appartiennent. Il s'agit bien au contraire de connaître les différentes formes de la répression, les
différents agents, d'en déterminer la chronologie et les différences géographiques. Puis à partir de là
d'essayer d'approcher le plus finement possible le nombre des victimes.
L'historien aujourd'hui dispose d'un avantage certain, décisif, sur ses téméraires confrères qui se
lancèrent dans ce travail dans les premières décennies qui suivirent la Libération : les sources ! Celles-ci
sont aujourd'hui nombreuses, identifiées, localisées et surtout ouvertes ! Archives de la répression (de
la police, de la gendarmerie, de la justice), archives institutionnelles (les ministères de Vichy), archives
de l'Occupant (conservées en Allemagne bien sûr mais aussi en France), archives de la Libération
(notamment celles du ministère des Prisonniers, Déportés et Rapatriés).
Aujourd'hui, grâce à ces archives, certains aspects de cette répression sont bien connus, quantifiés, les
victimes identifiées. Les travaux précurseurs de Serge Klarsfeld ont ainsi permis d'établir que 76 000
Juifs ont été déportés de France. Ceux réalisés voilà moins de dix ans par la Fondation pour la Mémoire
de la Déportation, établissent quant à eux que 86 000 personnes ont été victimes d'une " déportation de
répression ".
C'est dans cet esprit et avec cette méthodologie que travaille le groupe de chercheurs qui prépare
actuellement, avec le soutien du ministère de la Défense, des fondations Gabriel Péri et Charles de
Gaulle, de l'AERI (Association pour des Etudes sur la Résistance Intérieure) et du Musée national de la
Résistance, un dictionnaire biographique des fusillés et exécutés en France pendant l'Occupation dont
le champ d'investigation s'étend aussi aux morts sous la torture, aux morts par suicide, aux morts en
action ou en mission, aux morts au combat, aux disparus ....
Alain Prigent et Serge Tilly, qui appartiennent à ce groupe de travail, nous livrent aujourd'hui le résultat
de leurs recherches dans les Côtes-du-Nord, devenues les Côtes d'Armor, sur une forme bien précise de
la répression : les fusillés après condamnation à mort. C'est à priori la catégorie la plus facile à cerner
(les sources sont nombreuses pour identifier ces fusillés) et pourtant des incertitudes persistent en
particulier pour les condamnés par un tribunal d'armée. Ils ont aussi intégré, et s'en justifient dans leur
introduction, trois " décapités " ou " guillotinés " en Allemagne. Mais les auteurs ne se cantonnent pas à publier une succession de biographies, ils accompagnent ces biographies d'une étude sociologique,
d'une analyse de la chronologie de cette répression, des lieux de fusillades et d'une présentation de
certaines " dernières lettres " de ces fusillés.
Le lecteur constatera que certaines zones d'ombre persistent en particulier sur les lieux des fusillades, ce
qui montre la difficulté de la recherche malgré l'ouverture récente des archives concernant la période et
le travail de fourmi accompli par les chercheurs. Le travail d'Alain Prigent et de Serge Tilly apporte aussi
et surtout la preuve que les recherches menées au plus près " du terrain ", la fameuse histoire locale
souvent brocardée ou ignorée, c'est-à-dire le travail dans les services des Archives départementales et
dans la presse locale, viennent préciser et compléter les sources nationales.
Alain Prigent et Serge Tilly nous annoncent un travail sur les exécutés et les morts au combat, nous
attendons avec impatience le résultat de cette nouvelle recherche. Les Côtes-du-Nord/Côtes-d'Armor
disposeront ainsi d'un outil scientifique pour la connaissance des victimes de la répression dans ce
département.
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